- Henry Oldenburg lance Philosophical Transactions et espère en tirer un revenu supplémentaire. La revue cessera pourtant d’être rentable dès 1730. Trois siècles et demi plus tard, nous avons remplacé le papier par des pétaoctets, pas résolu la facture.
Ce qu'il faut retenir
- Le 8 septembre 2026, Nature a salué l’essor des dossiers de reproductibilité à la Banque mondiale.
- Le 9 septembre 2026, Nature a rapporté qu’OSF cessera d’accepter de nouveaux projets le 16 novembre 2026.
- Au 9 septembre 2026, le dépôt de la Banque mondiale affichait 573 dossiers reproductibles.
- OSF chiffre à 4 à 5 millions de dollars américains par an le maintien de son ancien périmètre.
La reproductibilité devient une institution
Ce n’est pas la première fois que la science découvre qu’une circulation gratuite du savoir exige une intendance payée. Selon l’étude historique de David Banks publiée en 2018, Philosophical Transactions a paru le 6 mars 1665 sous la responsabilité éditoriale et financière de Henry Oldenburg. Le périodique ne dégageait plus de bénéfice à partir de 1730; la Royal Society a fini par en reprendre la responsabilité en 1752 et l’a maintenu à perte. Le changement décisif n’était pas technique : une organisation durable a assumé la dépense.
Les signaux des 8 et 9 septembre 2026 rejouent ce problème à l’échelle numérique. D’un côté, un éditorial de Nature célèbre les dossiers de reproductibilité de la Banque mondiale. La reproductibilité computationnelle signifie ici qu’une autre personne peut relancer les mêmes données et le même code pour retrouver exactement les résultats publiés. De l’autre, une nouvelle de Nature annonce le repli de l’Open Science Framework, ou OSF, un outil central de la science ouverte.
La contradiction n’est qu’apparente. La norme progresse précisément assez vite pour rendre visible son infrastructure : serveurs, sauvegardes, identifiants pérennes, lutte contre le pourriel, documentation et travail humain de vérification. Bref, tout ce qu’un appel à communications résume avec majesté sous le mot « écosystème », puis oublie dans la colonne budgétaire.
La Banque mondiale montre que vérifier coûte du travail
Le mouvement ne tient pas à un slogan. Le 17 juin 2026, la Banque mondiale annonçait 500 dossiers dans son Reproducible Research Repository; le catalogue en affichait 573 le 9 septembre 2026. Son billet de juin indiquait un rythme d’environ 25 nouveaux dossiers par mois, en hausse de 65 % sur un an. Depuis 2025, ces dossiers sont exigés pour sa série de documents de recherche sur les politiques et fortement encouragés pour ses autres publications.
Surtout, la Banque ne confond pas dépôt et vérification. Chaque dossier publié est contrôlé pour voir si ses scripts reproduisent les résultats. Sur les 500 premiers, un seul sur cinq réussissait dès le premier examen et le dossier moyen demandait plus de deux cycles de correction, selon le bilan du 17 juin 2026. C’est un résultat autrement plus instructif qu’un badge décoratif : ouvrir un fichier n’abolit ni les chemins locaux cassés, ni les versions logicielles, ni les étapes manuelles oubliées.
Ce travail protège aussi l’argent public. Une analyse reproductible permet de repérer plus tôt une erreur comme celle qui peut faire prendre un relief expérimental pour un transport ionique. Il ne garantit pas que l’hypothèse soit vraie; il garantit plus modestement que le calcul annoncé peut être inspecté. Cette modestie méthodologique vaut davantage que bien des communiqués triomphants.
OSF réduit son périmètre pour sauver ce qui reste
L’argument d’OSF mérite d’être donné dans sa version forte. Dans son avis du 11 août 2026, le Center for Open Science comptait plus d’un million d’utilisateurs inscrits, près de 300 000 enregistrements, 400 000 projets publics, 150 000 prépublications et plus de 29 millions de fichiers. Mais 63 % des projets n’avaient jamais été rendus publics, et presque 200 000 personnes n’avaient utilisé OSF que comme stockage privé. Le service devait donc payer une fonction coûteuse qui servait imparfaitement sa mission.
Maintenir l’ancien ensemble exigerait, selon le Center for Open Science, de réunir 4 à 5 millions de dollars américains par année pendant plusieurs années. Ses revenus annuels relativement stables n’en couvriraient que 10 % à 20 %. L’organisme a aussi indiqué que deux demandes au programme d’infrastructure intermédiaire de la National Science Foundation avaient atteint la finale sans être retenues. Réduire le périmètre est donc une décision rationnelle pour l’organisation, pas une mystérieuse panne d’idéalisme.
À compter du 16 novembre 2026, aucun nouveau projet OSF ne pourra être créé. Après le 19 février 2027, les projets publics et privés deviendront accessibles en lecture seulement. Les projets publics déjà déposés doivent rester consultables; les projets privés pourraient être supprimés plus tard, avec un préavis annoncé de douze mois. Les préenregistrements et les serveurs de prépublications continuent. OSF ne ferme donc pas — il cesse d’être le guichet unique que des laboratoires avaient intégré à leur travail.
Les coûts passent du dépôt central aux chercheurs
Qui profite du transfert? D’abord les dépôts spécialisés vers lesquels OSF oriente les nouveaux fichiers : Zenodo, Dryad, Dataverse et Figshare. « Profiter » ne signifie pas nécessairement encaisser un bénéfice. Zenodo est hébergé au CERN et financé notamment par la Commission européenne, le CERN, les National Institutes of Health et des fondations; ses fichiers reposent sur une grappe de stockage de 5 pétaoctets avec réplication et sauvegardes. Le coût est mutualisé, pas disparu.
D’autres modèles rendent la facture visible. La grille de Dryad en vigueur depuis le 6 mai 2025 demande 150 $ US pour un dépôt non subventionné allant jusqu’à 5 Go, puis 12 162 $ US jusqu’à 2 To. Une institution partenaire peut payer à la place de l’auteur. Dryad permet aussi de demander une exemption, mais elle exclut de ce dispositif les dépôts de plus de 10 Go. Le tarif finance la curation, la publication et la conservation : ce n’est donc pas le prix nu d’un disque dur.
Méthodologie
Les montants de Dryad sont des tarifs affichés, pas une estimation universelle du coût par gigaoctet. Les dépôts n’offrent ni la même curation, ni les mêmes sauvegardes, ni les mêmes garanties; les comparer par une simple division produirait un joli graphique et une mauvaise conclusion.
Les équipes bien dotées peuvent répartir ces coûts dans une subvention ou une entente institutionnelle. Les autres devront choisir entre un dépôt public financé collectivement, un service gratuit aux limites différentes et une facture. Voilà l’effet de composition que le mot « gratuit » dissimulait : la moyenne des utilisateurs ne paie rien, mais les utilisateurs marginalisés risquent d’être précisément ceux à qui le transfert coûte le plus.
La science ouverte ira jusqu’au budget récurrent
Jusqu’où la tendance peut-elle aller? Le scénario favorable est celui défendu par OSF : un réseau de services spécialisés et interopérables, plutôt qu’une plateforme qui fait tout médiocrement. Zenodo conserve les fichiers, OSF relie plans, préenregistrements et résultats, d’autres dépôts prennent en charge des disciplines particulières. Cette architecture réduit la duplication et peut améliorer chaque maillon.
Le scénario défavorable est la fragmentation : des fichiers déplacés sans leurs métadonnées, des liens brisés, des équipes qui découvrent trop tard qu’une exigence de dépôt n’incluait aucun budget de dépôt. La Global Sustainability Coalition for Open Science Services le formulait sans détour le 25 août 2026 : une infrastructure doit être financée comme une dépense récurrente, non comme un projet temporaire. Elle recensait alors 19 infrastructures ouvertes soutenues ou candidates à un financement collectif.
La leçon n’est donc pas qu’OSF aurait dû entretenir indéfiniment du stockage privé gratuit. Son recentrage est défendable. La leçon est plus embarrassante pour les universités et les bailleurs : imposer la reproductibilité sans financer durablement ses dépôts revient à exiger des chemins de fer tout en subventionnant seulement les locomotives. Nous connaissons la suite depuis le XIXe siècle : le réseau se concentre là où quelqu’un peut payer, et les périphéries attendent.
Ce qu'on ne sait pas encore
- OSF ne précise pas encore combien de projets privés seront déplacés avant le 19 février 2027.
- Aucun coût global comparable n’existe pour le transfert vers plusieurs dépôts aux services différents.
- La capacité des universités à inscrire ces infrastructures dans des budgets récurrents reste à mesurer.
- Les tarifs futurs de Dryad et des autres solutions peuvent changer.